Clamart, Maison Ferrari, Chambre 151, le 25 novembre 2023...
Petit Papou profondément endormi,
Englouti
Dans un sommeil de plomb
Dans un sommeil sans fond
Etrange sensation
Pas une réaction
C'est le sommeil du lion
Le sommeil du juste
Le repos mérité
Le repos du guerrier
Passent les jours
Passent les nuits
Et les après-midis
Tu n'es pas seul ici
Tu es entre de bonnes mains
Et de bonnes âmes ici
Me voilà, là, tout près,
Veillant sur ton sommeil
Attendant ton réveil,
Lovée dans ton grand fauteuil noir
Ce fauteuil acheté avec l'espoir
De te réconforter
Un peu
De te rassurer
Une fois bien installé devant ta télé
Les doigts de pieds en éventail
Mais tu n'es plus de taille
Petit à petit tu défailles
Car tu sens que la vie déraille
Pourtant, comme tu aimes à le répéter
A qui veut l'entendre :
"Il n'est pas mort, Papou !"
Non, Papou le lion n'est pas mort ce soir
Pas encore...
Là il somnole, il dort et se rêve fort
Rêvant comme rêverait un enfant qui dort
Il rêve encore et encore
Il rêve et il revoit...
Il revoit...
Ses années d'enfance en terre de Kabylie
Marche ou crève
Avec pour tout ballon une boîte de conserve
A lancer aux autres petits
Puis ses années de jeune homme au sourire de rêve
L'arrivée en France
La guerre d'Indépendance
Tenter le tout pour le tout, oui tenter sa chance
Qu'importe la disette
Qu'importe d'avoir le prénom du prophète
S'ensuivent des années de musique et de danse
Une vie de vedette
La rencontre avec Sidney Bechet
L'installation à Garches City
Le bâtiment, le chant, le jazz et aussi la jolie folie des sixties
Le sentiment d'une nouvelle naissance, d'une vie renouvelée
D'une liberté gagnée...
Et vive le bal des pompiers !
Oubliée la jeune épousée
Et l'enfant tout juste né...
Une jolie beauté du nom de Cayéré
A su ignorer les vilains et xénophobes mots
Envoyés par de sournois corbeaux
Il l'a fait danser, l'a emballée
Ce soir-là au bal des pompiers
Et le voici déjà à moitié sacré béarnais !
S'éloigne ainsi, petit à petit,
Le souvenir de sa Kabylie...
Maintenant vive l'Italie !
Et Salah le Kabyle
Devient "Johny le Rital"
Au coeur si souvent déchiré entre l'amour et l'amitié
Puis, fort de ses atours
Et emporté par le grand Amour
Il deviendra un jour
"Jackie de Bordeaux"
Pour de son adorable petite Nicole
Les yeux si beaux...
Entretemps, l'enfant abandonné est devenu un homme
Pourvu qu'un jour il lui pardonne !
Car depuis Salah est devenu papa
Encore une fois
Deux fois
Trois fois !
Passent les femmes
Et passent les enfants
La joie demeure
Quand on est un homme au grand coeur
Salah le maçon et Salah le footballeur
Celui à propos duquel un journaliste
Le voyant faire le pitre sur le terrain
Avait écrit ces mots dont il tirait tant de fierté :
" Si le football ne réussit pas
A Mohammed Salah Berchiche,
Le cirque Amar ne manquera pas de le récupérer !"
Salah le danseur, le chanteur,
L'animateur et l'improvisateur;
Salah le comique, le roi des mimiques,
Salah le sage aussi, le philosophe
Le moralisateur aux formules inoubliables :
"La Terre est ronde et elle appartient à tout le monde !"
"Moi, je suis un Kabyle habile, et pas un Kabyle débile..."
"Fais-moi vivre aujourd'hui, tue-moi demain !"
Salah devenu patron
Du "bar des Amis"
Le roi du couscous royal
Et de la merguez grillée au feu de bois
Papou l'Oriental
Dont on a tant critiqué la vie
Mais dont on aime pourtant la compagnie...
Passent les jours
Passent les heures
Passent les minutes
Moi, je suis là
Je demeure
Tout près de toi
Mon géniteur
Au grand coeur
A l'heure du grand départ
Je voudrais tant être là
Près de toi
Telle un petit phare
Quand la nuit profonde te prendra
Dans ses bras
Là-haut tu retrouveras
Ton papa trop tôt perdu
Et ta maman si peu connue
Tu ne seras plus
Ce petit orphelin
Aux pieds nus
Qui tapait dans une boîte de conserve
Sur le sol caillouteux
De ta Kabylie natale
Tu auras
Tu retrouveras
Tout ce qui t'a manqué
Ici-bas...
Passent les jours
Passent les heures
Passent les minutes
Auprès de toi je demeure
Lovée dans ton grand fauteuil noir
Je retiens mes pleurs
Et je garde espoir...